La toilette ...
Mama mia ...
Et le cerveau ?
Collé,cousu ?
La toilette ...
L'enfer ...
Lourdes ?
Le cachet ...
Ouf !
Puis est arrivé le grand jour . J'ai couvert Hector de bisous en lui expliquant que cette fois-ci , je le quittais sûrement pour longtemps ( après l'hôpital , il y avait un bon mois en Rééducation ). Et je suis partie en VSL ( Véhicule Sanitaire Léger) pour Quétoubon .
Ah ! encore un dysfonctionnement à vous conter : en arrivant à la porte de l'hôpital , le conducteur-accompagnateur a refusé d'aller plus loin , en alléguant que ce n'était pas à lui de m'accompagner jusqu'au Bureau des Entrées . J'ai donc traîné ma valise ( heureusement à roulettes ) tout au long du couloir , seule. J'ai accompli les démarches , seule . Et je suis montée dans ma chambre , seule . Et pourtant, j'étais tellement, tellement fatiguée ... Plus tard, j'ai appris que ce sale type m'avait trompée et qu'il entrait dans ses attributions de m'accompagner presque jusqu'au pied de mon lit . Inutile de vous dire qu'ensuite, j'ai changé de Compagnie d'Ambulances ...
Autre chose pour que vous rendiez compte à quel point le personnel hospitalier peut parfois manquer de la psychologie la plus élémentaire. Vous avez sans doute remarqué que le personnel soignant - sauf les médecins ! - est presqu'exclusivement féminin : infirmièrEs, aide-soignantEs, femmEs de servicE ( mon E majuscule étant de sexe femelle ! ). J'étais en train de déballer mes affaires quand on est entré dans ma chambre. Sans frapper, bien sûr : à l'hôpital, on ne frappe pas avant d'entrer chez vous ! Frappe-t-on en pénétrant dans le box d'un cheval ? C'était un petit jeune homme à l'air timide.
« Je viens pour la toilette »
La toilette ? Puis j'ai compris : il avait un rasoir en main ! Vous vous rendez compte ? Le couloir grouillait (enfin, presque) d'employées FILLES, et l'on m'envoyait un GARCON pour cette tâche plutôt ... intime ! Et encore, moi, je suis maintenant un assez vieux machin - quoique raser quelqu'un en âge d'être votre mère puisse être gênant ! Mais quand on est une jeune femme ? Vous ne croyez pas qu'on pourrait y songer ? Ce n'est pas parce qu'on est hospitalisée qu'on perd toute pudeur. Un garçon pour ... Seigneur ! Quand la mentalité des soignants évoluera-t-elle enfin ? Et encore : sachez que j'étais dans l'un des hôpitaux les plus cotés de XX ... Avant de me coucher, double-douche à la Bétadine. Et le lendemain matin, avant de partir pour la salle d'opération, re-double-douche à la Bétadine. Je ne me savais pas si sale, mais ils ont tellement peur des maladies nosocomiales maintenant ... Encore heureux que la peau, ça ne rétrécisse pas ! On m'a mis une belle chemise turquoise qui fermait dans le dos avec des lacets et on allait me faire une injection de je ne sais quoi pour me tranquilliser et peut-être me pré-endormir quand l'anesthésiste est passé. Tout était prêt à m'accueillir dans la salle d'opérations et je me les représentais avec leurs longues robes vertes, leurs cagoules, leurs longs gants, - tout aussi beaux que moi -, comme les membres d'une secte prête pour un sacrifice humain. En attendant l'infirmière, on a discuté quand ...( Oh ! Mon Vivi, ce que tu devais en avoir marre de tant bosser !) je me suis mise à parler de l'opération des dents :
«  Quel jour ? a demandé l'anesthésiste .
- Pas vendredi dernier , l'autre .
- Oh ! bon Dieu ! il y a dix jours ? »
Qu'est-ce qu'ils sont mal élevés dans cet hôpital à toujours jurer comme ça ! Il faut reconnaître que je leur menais la vie dure ! Puis j'ai compris l'horreur de la situation . Quant à la tête qu'il faisait, c'en était presque comique .
« Eh bien oui , dix jours ! »
Il a bondi hors de la chambre en me disant :
« Ne bougez pas , je reviens ! »
Tu parles si j'allais bouger ! Et en maugréant , oublieux de mon oreille critique :
"Si c'est pas un dysfonctionnement , ça ... »

Et c'est ainsi que JE ME SUIS SAUVE LA VIE UNE DEUXIEME FOIS !
Si l'on m'avait opérée avec mes gencives à peine cicatrisées, ç'aurait pû être une catastrophe : inflammation , infection , rejet de la prothèse... On a donc fermé la salle d'opérations pour ce matin-là, et ils sont tous retournés chez eux : je ne vous dis pas ce que ça a dû encore coûter à la Sécu, ni quel savon on a dû passer au stomato pour ne pas avoir prévenu le service de Chirurgie cardiaque qu'il lui avait fallu retarder sa propre intervention. Il faut d'ailleurs reconnaître qu'il est venu me voir un peu plus tard, la queue entre les jambes et la mine déconfite. Au moins, celui-là savait reconnaître ses erreurs ... Mon Vivi, lui, se félicitait de plus en plus d'être aussi bon dans son job d'ange gardien. Quand je passerai de l'autre coté, il me réclamera sans doute le minimum syndical. Et je suis re-re-retournée chez moi, ma vie de plus en plus suspendue à un fil. Quant à Hector, il m'a fait comprendre qu'il en avait ralbol du toiletteur en allant bouder.

CHAPITRE IV : L'ENFER...
C'était sûr , on devait m'opérer le lundi de la Pentecôte . Mais comme on avait perdu pas mal de temps, imaginez mon inquiétude . Je sentais Vivi au garde à vous auprès de moi, et j'étais tout aussi vigilante : pas d'émotions, pas de gestes trop brusques, montées de l'escalier de plus en plus ralenties - d'ailleurs, comment aurais-je pu aller vite, je soufflais comme un phoque asthmatique au moindre mouvement . Ce qui est terrible quand on est aussi mal, c'est que l'esprit, lui, garde toute sa vivacité . Il est comme un petit oiseau pétulant qui tape contre les barreaux de la cage . Mais c'était mon immense fatigue qui m'emprisonnait , et le petit oiseau en avait de plus en plus marre de vivoter comme ça .
Le dimanche soir de Pentecôte, donc, rebelote. On était le 31 mai et j'avais attendu l'intervention urgentissime ... 53 jours ! Hector est re-reparti en vacances et je suis re-re-rentrée à l'hôpital . Et le lendemain matin , re-double douche , pas de petit déjeuner , ré-obtention d'une belle chemise verte aussi élégante que la précédente inutilisée . J'ai appris que ce ne serait pas le professeur Pastourel qui m'opérerait puisqu'on était le lundi de Pentecôte ( il devait être parti en week-end ) mais son assistant , le docteur de Palufrais . Toujours ça de gagné pour ma Mutuelle, car on m'avait prévenue à l'Accueil qu'avec le grand ponte , il y aurait une belle «  enveloppe «  à la clé . Déclarée d'ailleurs ! Pas d'espèces, pas de la main à la main. Ce n'est pas le genre de la maison .
J'avais vu cet assistant plus souvent que le Patron : un type d'à peu près quarante cinq ans, extrêmement sympa , et tout aussi compétent que le « deus ex machina ». Il était d'ailleurs tout content que ce soit un jour férié car ça lui permettait de pratiquer une intervention assez rare et intéressante . D'habitude, c'était Pastourel qui se réservait ce genre de besogne .
« Ah ! m'a-t-il dit plus tard , avec votre opération , je me suis régalé !
- Eh bien pas moi ! » ai-je rétorqué un peu vertement
Ca l'a fait rire ! Il est vrai que quand il m'a dit ça, j'étais tout à fait en forme.
«  Oh ! Vous savez, tout ça, c'est de la tuyauterie. »
Faux modeste , va !
«  D'accord , Docteur ! Mais je vous signale que le plombier , c'était vous . Et que les tuyaux, c'étaient moi »

Revenons à notre sujet : on m'a fait une piqûre, là, dans la chambre , avec mon Vivi à côté de moi, tout inquiet à l'idée qu'on puisse encore faire une bêtise ... Ensuite, je ne me souviens plus de rien jusqu'au moment où je me suis réveillée en Réanimation . Cette piqûre dans la chambre , par contre , c'est une excellente idée car on ne panique pas .
C'est donc en Réa que j'ai recouvré mes esprits. L'opération avait duré sept heures et s'était fort bien passée : j'en suis la preuve vivante . J'ai appris qu'on avait abaissé ma température à une trentaine de degrés , qu'on m'avait scié tout le devant et que l'on avait sorti mon coeur pour le tripoter tant et plus ... Quelle horreur, on dirait un film gore ! Mais aussi quelle merveille : il y a vingt ans, je serais sans doute morte sans autre forme de procès !
J'étais donc dans une sorte de box avec plein de machines et des trucs qui clignotaient partout. On se serait cru dans une soucoupe volante. Et ce que j'avais soif, bon sang : terrible ! Puis cette soif est devenue de plus en plus atroce, épouvantable, et je me suis rendu compte que ç'allait être l'une de mes premières épreuves. La soif. Une soif horrible qui vous colle la langue au palais et vous fait appeler sans cesse l'infirmière comme un enfant en détresse . Dans le box à côté du mien quelqu'un s'était mis à crier . Une vieille voix mâle qui devait appartenir à un monsieur âgé et qui hurlait : «  Maman , j'ai soif ! A boire Maman ». Affreux ! Et ce que les infirmières doivent être costaudes pour pouvoir résister à de pareilles plaintes ! Mais je sais qu'il leur est interdit de donner à boire car il y va de la survie des malades et elles nous exhortaient assez rudement à la patience. Facile quand on n'a jamais souffert de cette torture! Jamais , plus jamais de ma vie je n'irai faire un tour dans le désert ! Qui sait ? Et si je m'y perdais ...
J'ai tenu le coup et je ne suis pas morte de soif ! De toute façon, que faire d'autre que de supporter ? Là encore, j'ai appliqué ce que j'appelle «  ma philosophie perso ». C'est à dire que quel que soit le malheur qu'on vit ou la situation pénible où l'on se trouve, de toute façon le Temps passe. Dans un mois, dans un an, dans dix ans, le Temps aura passé et votre misère sera devenue souvenir. Il atténue tout, même s'il n'efface rien ; et si l'on éprouve encore quelque peine, c'est devenu supportable. Cette conviction m'a aidée à tenir le choc il y a trente ans quand mon jeune mari, pilote d'essais, s'est tué lors d'un vol en hélicoptère. Au plus profond de mon désespoir, c'est ce que je me disais tout le temps: « Tiens le coup , le temps va passer. Et plus il passera, plus ce sera adouci ». C'est fait . Une vie, ça court tellement vite!
Pas mal d'heures après, on m'a enfin donné quelques gouttes. Et je me suis rendu compte que l'eau du robinet , même avec un zeste de chlore, c'est vachement bon ...

Attention, Hôpital !
Récit humoristique