Le cachet ...
Mama mia ...
Et le cerveau ?
Collé,cousu ?
La toilette ...
L'enfer ...
Lourdes ?
Le cachet ...
Ouf !
Le matin, le thé avait goût de café. Avez-vous déjà bu du thé à goût de café ? Vous devriez essayer, ça vaut le coup ! Je me suis rendu compte un peu plus tard que leurs pots étaient interchangeables, d'où cette bizarrerie . Mais ce n'était pas bien grave ... Après tout ce que je venais de subir, qu'étaient ces petits aléas de la vie, d'autant que le personnel était absolument charmant .
Après le petit-déjeuner, j'allais en rééducation au rez-de-chaussée . Pour descendre, je boudais l'ascenseur et ça allait à peu près bien. Mais pour remonter, il y avait souvent un embouteillage de fauteuils roulants et je me risquais à remonter par l'escalier . Quelle galère ! Je me cramponnais à la rampe comme une mémé de quatre-vingt-dix ans et je devais faire à peu près du 1,5 à l'heure. Pour un étage ! Une honte . Quand je pense qu'à Quétoubon, je ne réalisais pas pourquoi on me refusait de retourner directement chez moi après l'opération : même pas de relais par la maison. Le Centre de Repos dans la foulée . Eh bé ! maintenant je comprenais . Quelle fatigue , bon sang , quelle immense fatigue ! Quand je pense qu'un an après , je cavale comme un cabri . Enfin, soyons modeste : disons comme une vieille chèvre ...
En rééducation , il y avait d'ailleurs une patiente extraordinaire : vive , enjouée, avec cette extraordinaire faconde que peuvent avoir les Provençaux . Nous l'adorions , nous les éclopés , car elle nous reboostait le moral . Elle avait été opérée un mois avant nous, et dès que quelqu'un flanchait , elle le requinquait .
«  Je vous jure qu'il y a un mois , j'étais comme vous . Il y a même des soirs où je pleurais comme un veau , en me disant que je ne remonterais jamais la pente.  Et regardez-moi maintenant . »
Elle avait raison , mais nous nous sentions tellement mal que nous avions du mal à la croire. Plus tard, avant de partir, j'ai suggéré au cardiologue qui nous surveillait pendant que nous pédalions comme des malades qu'au lieu de nous passer d'affreux documentaires où tout un tas de pauvres bêtes se bouffaient les unes les autres, il ferait mieux de filmer cette femme et de la donner en exemple à tout le monde. Il m'a répondu que c'était une bonne idée, mais je suis sûre qu'il n'en a rien fait.

Tous les matins, je pédalais donc une demi-heure. Encore une grand' salle rectangulaire, avec des vélos tout autour, et un « desk » central d'où officiait le cardiologue, le docteur Hasher. De temps en temps il faisait un tour pour prendre notre tension et nous exhortait à plus de bonne volonté. Mais gentiment, avec toujours une plaisanterie à la clé. J'en avais tellement marre qu'un jour je lui ai dit que je ne monterais plus sur un vélo de toute ma vie ! Remarquez que ce n'était pas une décision très héroïque puisque je n'en avais jamais fait. Sauf quand j'étais petite, pour me couronner les genoux comme les copines. Il était sympa, ce médecin, et je lui ai aussi offert un poème en partant. Cette fois-ci, ça s'appelait: « Le taureau »( N'oubliez pas que nous ne sommes pas loin de la Camargue! ) Encore un sonnet car c'est difficile à faire, et ça me passait le temps de m'y escrimer : à part la rééducation du matin , on ne faisait rien que se reposer toute la journée . La lecture et les mots croisés huit heures d'affilée, hum ! Quant à Hercule Poirot sur TMC l'après-midi, on en a vite marre. D'autant que ça va faire quinze ans qu'ils repassent toujours les mêmes épisodes !

Puissamment arrimé sur ses pattes d'airain,
C'est un colosse noir, aux aguets, immobile.
Son poil éclaboussé par le soleil rutile,
Des étincelles d'or scintillent sur ses reins .

Il a l'air indomptable, ici il ne craint rien,
Il est le maître-dieu d'un domaine fragile
Qui n'est ni eau ni terre, ni pâtures fertiles.
C'est un monde sauvage et qui lui appartient.

Un rayon de soleil vient parfois se poser
Sur ses cornes d'acier aiguisées et courbées
Comme les cimeterres des Sarrazins d'antan.

Alors il bouge un peu, et secouant ce cou
Enorme et trop musclé qui en fait un Titan,
Il envoie vers le ciel des tourbillons de boue.

Le docteur Hasher a eu l'air étonné et il m'a dit qu'il aimait beaucoup la Camargue, mais pas la corrida . Ca tombait bien : moi non plus !

Tous les jours, on nous donnait nos médicaments avec le petit déjeuner. J'en prenais un très important pour réguler mon rythme cardiaque : l'Amiodarone. (Je vous donne ici le nom du générique ) Obligatoire, si je ne voulais pas ... comment dit-on déjà ? Fibriller ? Tachycarder ? Bref, j'avais compris que j'en prendrais toute ma vie si je voulais vivre encore un petit bout de temps.
On nous présentait les comprimés sur une soucoupe et c'était difficile de savoir ce qu'on prenait : quand je vous dis qu'à l'hôpital, vous avez cinq ans d'âge mental ! Les comprimés d'Amiodarone se distinguaient bien des autres car c'étaient de gros cachets blancs un peu ventrus. Mais un matin, pas d'Amiodarone ! Bizarre ! Toujours attentif, Vivi se met à me tapoter l'épaule du bout de son aile. Compris : j'appelle quelqu'un. Entre une blouse rose :
«  Je n'ai pas d'Amiodarone aujourd'hui ? »
Air très étonné de la dame : de quoi me mêlé-je , bon sang ? Et en quoi leur traitement regarde-t-il les patients?
« C'est l'infirmière qui l'a dit !
- Que je n'ai plus besoin d'Amiodarone ? »
Elle hausse les épaules , l'air indifférent , et elle s'en va .
C'est quand même bizarre que le cardiologue ne m'en ait pas avertie hier ! Il a pourtant l'air de me prendre pour une adulte et il aime bien discuter avec moi. Je lui en parlerai tout à l'heure. Il n'est pas là tous les vendredis, mais aujourd'hui, si ! Je lui demande pourquoi on ne me donne plus d'Amiodarone.
«  Comment ? Mais pas du tout ! Qui vous a dit ça ? »
Il a l'air furieux.
« Une aide-soignante ! Vous auriez dit aux infirmières que je n'en ai plus besoin. »
Il ne répond pas, mais il n'a pas l'air de bon poil quand il s'éloigne un peu plus tard dans le couloir.
Puis il revient peu de temps après pour surveiller nos exercices ( J'ai oublié de vous dire qu'on nous apprend aussi à respirer par le ventre et que ça fait un bien infini. Je le fais encore tous les jours, c'est super comme après on se sent en forme : vous inspirez à fond par le nez et vous gonflez votre ventre le plus possible en poussant votre diaphragme vers le bas, au maximum. Puis vous expirez lentement. Essayez, c'est magique. Si vous avez des insomnies, faites-le une dizaine de fois : je ne vous donne pas cinq minutes pour vous endormir comme un bébé). Et l'on dit « merci » à la dame ...
Revenons à nos moutons , et à l'Amiodarone. De retour dans ma chambre, j'ai constaté que sur ma table, bien en vue, il y avait une soucoupe où était posé un gros cachet blanc.
J'ai revu le docteur Hasher le lendemain et tant que je n'ai pas eu d'explications, je ne lui ai ai pas lâché les baskets. Et c'est là que je me suis rendu compte à quel point le corps médical se serre les coudes. C'est pourtant un homme extrêmement gentil et« empathique » :
«  Ecoutez, madame Abelle ... C'est quand même au patient de prendre en charge son traitement et de se surveiller ... » 
J'ai vu rouge. Je ne lui ai pas dit : « Vous rigolez ! », mais c'était tout juste. N'a-t-il pas vu les pauvres zombies qui se traînent dans le hall et qui ne doivent même plus savoir comment ils s'appellent ?
«  On nous donne les comprimés en vrac sur une soucoupe ! Vous croyez que tout le monde est capable de constater si le compte y est ? »
Il n'a rien répondu mais nous nous sommes fort bien compris ...
Quant aux infirmières , je ne leur ai plus été aussi sympathique . L'une d'entre elles m'a cependant montré un registre où il était inscrit : « Madame Abelle: 1,5 d'Amiodarone » . Le cardiologue avait augmenté la posologie et une infirmière avait stabilé sa recommandation en rouge pour qu'on n'oublie pas . Une autre ayant sans doute cru que ça signifiait : « Terminé » , on m'avait supprimé le remède !
C'est ainsi que je me suis sauvé la vie pour LA TROISIEME FOIS . Si le docteur Hasher n'avait pas été présent ce vendredi-là, j'aurais dû attendre le lundi pour lui parler du problème et je serais restée trois jours sans mon médicament. Merci, merci, merci, mon Vivi...

CHAPITRE V : TOUS UNIS , MES FRERES !
Je suis rentrée à la maison . Après un mois et demi de Maison de repos , je n'étais pas encore très vaillante ... mais après ce que je venais de subir, j'avais l'impression d'être un athlète. J'ai retrouvé mon vieil Hector : les premières minutes, il m'a fait la fête, tournoyant sur lui-même en sautant de joie. Essayez, vous, vous verrez comme c'est facile! Ce chien est unique. Puis quelque chose a dû germer dans sa petite cervelle canine , il a pensé que j'étais immonde de l'avoir ainsi abandonné deux mois durant , et il est allé bouder dans un coin . D'autant que je l'ai recueilli à la SPA il y a neuf ans et qu'il craint sans doute toujours d'être largué une nouvelle fois.
J'ai également retrouvé James et Marguerite.
 James , c'est mon aspirateur-robot. Vous ne connaissez pas ce serviteur modèle ? Il fait le ménage tout seul ; quand il est déchargé , il retourne sur sa base pour reprendre du jus et repart sur une musiquette très entraînante pour aller avaler la poussière. Les tapis, le carrelage : rien ne lui fait peur. Quand il arrive au bord de l'escalier, il flaire le danger, recule et part dans l'autre sens . Une perle, quoi ! Et qui m'a permis de « cleaner » la maison de fond en comble. Depuis deux mois, elle en avait rudement besoin .
Quant à Marguerite, c'est ma Toyota Celica . Jamais une panne en treize ans, couleur rubis, ligne d'enfer, 80000 kms au compteur : des inconnus me demandent parfois si elle n'est pas à vendre . Moi, vendre ma Marguerite ? Jamais ! Sauf peut-être quand je serai trop vieille pour m'y immiscer car elle est vraiment très très basse ... Et encore, je ne m'en séparerai pas : il doit bien exister des maisons de retraite où l'on accepte les vieilles guimbardes fidèles , non ? Comme d'habitude, elle a démarré au quart de tour et nous avons retrouvé notre
cohabitation de vieilles copines.

Attention, Hôpital !
Récit humoristique